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Blur en treize morceaux

The Magic WhipSeize ans. C’est l’écart entre 13, qui était jusqu’il y a peu considéré comme le dernier album de Blur au complet et The Magic Whip, qui sortira ce 27 avril. Et cela fait un peu moins de seize ans que je l’espérais. L’annonce de ce nouvel an lunaire m’a en tout cas donné envie d’écrire, parce que j’ai une relation proche avec la musique de Blur, qui m’a accompagné pendant une grande partie de ma vie et ce n’est, apparemment, pas encore terminé.

Voici treize morceaux de Blur, choisis de manière totalement subjective et hautement personnelle, ce qui explique le nombre aléatoire malgré la coïncidence, et le fait que peu de morceaux du début de leur carrière sont représentés.

Sing (1991). Le plus vieux morceau de la liste, extrait du premier album Leisure mais surtout 5 ans plus tard de la BO du film Trainspotting, autre monument de la culture UK des années 90. Même si Coldplay a revendiqué l’influence du morceau pour leur propre Lost, il a bien vieilli et faisait partie de leur setlist de 2012, en ouverture de rappel.

Popscene (1992). Premier single de ce qui devait être leur second album, le morceau fut mal reçu par la critique (et le public), probablement à cause du paysage musical qui était alors centré sur Seattle. L’histoire a heureusement arrangé les affaires, et Popscene est devenu depuis un des morceaux hors album de légende.

Colin Zeal (1993). Déjà proche de l’implosion, Blur modifia son avec Modern Life Is Rubbish, pierre angulaire de la Britpop. L’écriture plus conventionnelle prouve définitivement le talent de raconteur de Damon Albarn et montre que le guitariste Graham Coxon a vraiment quelque chose en plus. Voir aussi Blue Jeans, un morceau magnifique et précurseur de leurs ballades somptueuses.

This Is a Low (1994). Alors oui, Parklife fait partie de la trilogie qui définit la Britpop (avec Definitely Maybe et Different Class). Mais peut-être étrangement, c’est aussi l’album qui m’a fait (provisoirement) basculer du côté des lads de Manchester. L’anglitude de certains morceaux me semblait sans doute too much, et encore maintenant, Phil Daniels et ses pigeons ne me font ni chaud ni froid. L’album comptait cependant son lot de perles, et la plus brillante était certainement This Is A Low : dès le solo de guitare, Graham Coxon devenait un de mes deux guitaristes préférés de tous les temps.

He Thought of Cars (1995). Moment clé non seulement dans la carrière de Blur mais de toute la musique pop-rock UK, Country House s’est retrouvé dans une bataille commerciale face à Roll With It d’Oasis. Blur gagna cette bataille, mais (What’s The Story) Morning Glory procura aux frères Gallagher une réputation mondiale qui dépassa celle de Blur. Mais ce fut le début de la fin pour Oasis, alors que Blur allait rebondir quelques fois encore. Ironiquement, Roll With It et Country House étaient peut-être leurs plus mauvais singles jusque là : il faut aller plus loin au sein de The Great Escape pour trouver du très bon comme le pathétique He Thought of Cars. Mais plus qu’un bon album, The Great Escape marque une étape très importante dans l’évolution du groupe : la Britpop est finie, mais Blur va renaître. On notera aussi The Universal, peut-être le sommet de leurs ballades coruscantes, après End of a Century ou To The End.

Song 2 (1997). Popscene n’a pas marché parce que pas assez grunge, The Great Escape était trop british. Voici la réponse, un album à contre-courant de tout ce qu’ils avaient fait précédemment, où Pavement remplace Madness et où Graham Coxon devient leur Thurston Moore. On ne le savait pas alors, mais on n’avait d’ailleurs encore rien vu… Chaque morceau de l’album est particulier, apporte autant de questions que de réponses, et renvoie Oasis au rang de gentils fans de John Lennon. Mais c’est Song 2 qui retourna le monde entier : 18 ans après, on peut toujours l’entendre dans des arènes de hockey sur glace US. Who’d have thought?

You’re So Great (1997). Peut-être le moment le plus étrange d’un étrange album, You’re So Great n’est pas un morceau de Blur. Seul Graham Coxon s’y trouve, maltraitant quelques guitares et chantant d’une voix absolument pas assurée. Les influences sont clairement US indie, il y a du Robert Pollard dans la lo-fi absurde du morceau. Mais les sentiments sont poignants et offrent un contre-poids aux costumes revêtis pendant toutes ces années par Damon Albarn. You’re So Great lança la carrière solo de Coxon, qui sortit son premier album l’année suivante ; il en est actuellement à huit, tous hautement recommandables. Et il augmenta l’assurance de son auteur au sein de Blur, comme on le verra lors de l’album suivant.

Tender (1999). Comme si Blur ne constituait pas un choc stylistique assez important, 13 allait tout remettre à plat et incorporer des éléments de rock psyché, d’industriel, et de musique expérimentale au sens large. Bugman comprend un solo d’aspirateur, et la majorité des morceaux se terminent par un coda instrumental servant de pont vers la piste suivante. Naturellement, le premier single n’est rien de tout cela. Tender est un morceau doux, aux influences gospel et avec un refrain d’une douloureuse simplicité chanté par Coxon. Car 13, derrière les bruits bizarres et les influences inattendues est un album d’une infinie tristesse. Lourdement inspiré par la séparation d’Albarn et Justine Frischmann, il comprend peu d’éléments de lumière et le final No Distance Left To Run est horriblement sincère.

Caramel (1999). Lors de la tournée qui a suivi 13, Caramel était le seul morceau non joué par Blur, car trop complexe à mettre en place. Ce fut la grande surprise de 2012 : lorsque Damon Albarn approcha son petit orgue et commença le morceau, des coeurs s’arrétèrent de battre pendant une fraction de seconde. La version studio est plus riche et précise, mais tout aussi émouvante.

Music Is My Radar (2000) : La fin d’une époque. On ne le savait pas encore à l’époque, mais tout est maintenant plus clair. 13 allait être le dernier album de Blur, du moins jusque 2015. EMI/Parlophone a mis sur pied un best of très mal foutu, mais qui a le grand mérite d’y inclure ce morceau, aux paroles incompréhensibles et aux influences encore différentes. La face B, Black Book, est du même acabit que Tender, et était une magnifique épitaphe.

Une longue parenthèse allait pouvoir s’ouvrir. Damon Albarn allait quitter son costume étroit de leader de Blur pour faire, oh, un peu de tout. Des bandes originales de film, mais surtout plein de groupes et de projets : The Good the Bad and The Queen, un superbe album solo (Everyday Robots) et évidemment Gorillaz, qui lui ouvrit les portes du succès aux USA. Graham Coxon se concentra sur sa carrière solo, et quitta Blur pendant les sessions d’enregistrement de leur album suivant, Think Tank.

Que les choses soient claires : pour moi, Think Tank est un bon album, mais ce n’est pas un album de Blur. Les influences electro et ethniques sont bienvenues, mais elles ne viennent que de Damon Albarn, qui a d’ailleurs franchi une ligne de mauvais goût en laissant Fatboy Slim produire quelques morceaux assez mauvais. Good Song, Ambulance, Out of Time sont de chouettes morceaux, et Battery in Your Leg comprend un bout de Coxon, mais ce n’est pas vraiment Blur. Blur était fini.

Si l’on devait accoler une caractéristique aux années 2000, ce serait peut-être la rétromanie chère à Simon Reynolds. Tous les groupes des 80s/90s se voient offrir une somme d’argent invraisemblable pour quelques concerts, et beaucoup acceptent, diminuant généralement leur impact voire rendant leur existence carrément ridicule (bonjour, Black Francis). Blur, n’ayant jamais rien fait comme tout le monde, tente de prendre le meilleur des deux mondes, avec quelques concerts à partir de 2009, pour la nostalgie surtout.

Fool’s Day (2010). Doit-on considérer le morceau comme le premier jour de leur nouvelle vie? Probablement. Pour commémorer le Record Store Day (à l’époque, c’était encore bien), Blur au complet enregistra un nouveau morceau, le premier en dix ans. Il n’avait l’air de rien, mais l’histoire racontée par Albarn et la guitare circulaire de Coxon sonnaient immanquablement Blur. (Comme il n’est pas sur Spotify, je me permets de coller la “vidéo”).

Under the Westway (2012). Les choses devinrent un peu plus sérieuses : une tournée mondiale (bien que relativement limitée) culminant à Hyde Park, un extraordinaire boxset plein à craquer de raretés et un single deux titres, dont Under the Westway, dont le ton anglocentrique rappelle Fool’s Day mais aussi les merveilleuses ballades d’antan.

Go Out (2015). Depuis mi-février, tout a changé. Les rumeurs n’en sont plus, Blur va sortir un vrai nouvel album, The Magic Whip : 12 morceaux produits par Stephen Street, avec Graham Coxon. Je dois l’écrire pour le croire, pardonnez-moi. Go Out est immanquablement Blur, parce qu’il sonne comme Blur, avec une histoire contée par Albarn (comme à l’époque de Great Escape, étrangement), une section rythmique menée par la “lead bass” d’Alex James et la guitare qui va partout en même temps de Graham Coxon. Mais le morceau est aussi immanquablement Blur parce qu’il ne sonne comme aucun morceau de Blur à ce jour. Welcome back, etc etc.

Playlist Spotify avec tous ces morceaux sauf Fool’s Day, n’hésitez pas à écouter tout le reste, sauf le premier best of : Midlife est préférable, à choisir.

Et on se retrouve le 27 avril.

NB. Le retour de Blur m’a donné envie d’écrire ceci. Music Box est toujours en hiatus de durée indéfinie, potentiellement illimitée. Mais qui sait, si vous appréciez et en voulez plus…

Blur – Under the Westway / The Puritan

Les voilà enfin, les deux premiers morceaux de Blur depuis 2003 (si on ignore le sympathique mais anecdotique Fool’s Day). Enregistrés à l’occasion du concert de clôture des Jeux Olympiques de Londres, qui verra Blur tenir la tête d’affiche à Hyde Park devant, notamment, The Specials et New Order, ces deux morceaux vont forcément, faire couler pas mal d’encre, électronique ou pas.

Blur peut-il être aussi bon qu’avant? Doivent-ils se reformer indéfiniment pour un nouvel album ou au contraire, Damon Albarn doit-il se concentrer sur ses projets exotico-bizarres? Typiquement, on n’obtiendra aucune réponse immédiate : les deux morceaux se suffisent à eux-mêmes, et méritent chacun quelques mots…

D’abord, Under the Westway. Clairement la face A du single, il était connu depuis quelques mois, car Damon et Graham Coxon l’avaient déjà joué en concert la veille de leur apparition aux Brit Awards. Under the Westway est un morceau très anglais, très classique, tant au niveau du thème (le Westway est une célèbre section autoroutière dominant une partie de Londres) que le la composition, qui se rapproche des grandes balades d’Albarn, en plus discret.

Contrairement à ses heures de gloires passées (The Universal, To The End, This Is a Low), Damon ne cherche pas les grandes envolées lyriques : sa voix, qui a mûri, ne pourrait se le permettre. Cependant, il cherche à l’exploiter très intelligemment, en mettant en évidence la qualité de l’écriture du morceau, et une ravissante mélancolie qui ne pouvait venir que de lui.

Mention spéciale aux paroles, qui, après trois albums (Blur, 13 et Think Tank) thématiquement très différents, reviennent aux premières amours de Damon Albarn : sa ville de Londres. Le premier vers : “There were blue skies in my city today”. Pas “the” city, mais “my” city. Et contrairement à ce qu’on pouvait attendre d’une chanson sur Londres, le ciel est bleu et non gris. Albarn évoque ensuite quelques éléments de vie moderne londonienne, et termine avec une subtile référence à une autre chanson dédiée à sa métropole, London Calling.

Musicalement, Damon mène le morceau au piano, alors que Graham Coxon envoie quelques nappes de guitares atmosphériques pendant les couplets. La percussion de Dave Rowntree confère au morceau une qualité aérienne et intense qui sera à en point douter un temps fort (et potentiellement un énorme singalong) des concerts estivaux de Blur.

Enfin, comment ne pas craquer devant les backing vocals de Graham Coxon, peut-être pas ses plus émotionnels (Tender!), mais son “switch off the machines” discret est un des points forts d’un fantastique morceau, qui prouve que Damon Albarn, l’homme derrière Gorillaz, Mali Music, Doctor Dee, DRC Music, Rocketjuice and the Moon, et j’en passe, est peut-être le plus grand auteur-compositeur anglais depuis Paul McCartney.

Après un tel morceau, sa face B (ou seconde face A, selon le point de vue) est forcément plus discrète. Effectivement, mais elle ne doit pas pour autant être sous-évaluée. Après quelques écoutes, The Puritan est loin derrière Under the Westway. The Puritan est juste une chanson fun, avec une ligne de synthé presque embarrassante. Certes, mais après quelques écoutes, comme les meilleurs morceaux, elle se dévoile petit à petit, et c’est sans doute elle qui représente le mieux l’évolution du groupe.

Si Under the Westway aurait finalement pu être écrit et enregistré à n’importe quel moment depuis 1994 (à l’exception de la voix de Damon), The Puritan est clairement ancré en 2012. Structurellement, il n’est pas trop éloigné des morceaux un peu plus punky/bouncy de Blur, comme Coping ou Popscene. Mais alors qu’à l’époque, ils auraient probablement surchargé la production de cordes et (surtout) de cuivres. Ici, rien d’autre que deux guitares, une basse et cette boîte à rythmes marrante qu’Albarn a probablement trouvé aux puces de Portobello Road (enfin, c’est sans doute une app à 75 cents pour iPad, mais ne cassez pas mon rêve, merci).

The Puritan, donc, est un morceau bien enlevé qui perd le peu de prétention qu’il avait au départ au milieu du morceau, avec des “lalala” qui, eux aussi, passeront très bien à Hyde Park. Nettement moins sérieux que sa face A, il permet de constater que Blur a gardé un côté ludique bien sympathique. Et aussi un poil perversif : Damon en profite pour un peu cracher dans la soupe, en critiquant l’institutionnalisation de l’Angleterre contemporaine (six syllabes, “institutionalised”, Beady Eye ils ne font pas ça, des mots de six syllabes), notamment en ce qui concerne l’hypocrisie des … Jeux Olympiques! Mais on reste dans l’observation sociale typique Albarn période Modern Life is Rubbish/Parklife/The Great Escape, avec notamment l’importance de la TV et de la publicité dans le brouillage des prises de décision de chacun, au moyen, par exemple, de cette très jolie phrase “I’m falling into something that plays upon the metronome in your heart”.

Le morceau est donc conduit par cette ligne de synthé absolument pas sérieuse du tout, et il prend une tournure carrément bordélique quand Coxon balance des bonnes grosses doses de feedback sur le refrain. Si Under the Westway était le retour sérieux, The Puritan est la flipside fun, mais pas seulement.

Tout ça nous amène à une double conclusion. D’abord, oui, il y a une énorme place pour Blur dans le paysage musical contemporain. Pour la nostalgie, certainement : ils ont rempli Hyde Park sans difficulté. Mais ces deux nouveaux morceaux montrent que même si les carrières solo de Coxon et Albarn sont couronnées de succès, quand ils sont ensemble, avec Dave Rowntree et (quand même) Alex James, c’est encore autre chose, et c’est fantastique.

Blur reviendra dans l’actualité le dernier jour de juillet avec un énorme box set reprenant l’intégralité de leur discographie (faces B et albums) ainsi que des tonnes d’inédits (j’accepte les cadeaux et donations 🙂 ) et sera donc à Hyde Park mi-août en clôture des Jeux Olympiques. Ce concert sera notamment précédé de quatre concerts d’échauffement, je vous parlerai de celui de Wolverhampton si tout se passe bien.

Blur – Fool’s Day


Pour une surprise, c’était une surprise. Aux dernières nouvelles, Blur était de nouveau en pause, sans projet à venir. Leur petite tournée estivale, suite à une reformation très attendue, fut énorme : deux Hyde Park remplis, un Glasto triomphant, deux albums live et une compile qui leur faisait enfin honneur. Néanmoins, les quatre membres ne semblaient pas vouloir donner suite à l’aventure, ayant tous d’autres activités : Damon Albarn et Graham Coxon sont toujours dans la musique, Alex James, lui, fait du fromage tandis que Dave Rowntree est devenu avocat et politicien.

L’annonce de Parlophone, en début de semaine dernière, venait donc vraiment de nulle part. À l’occasion du Record Store Day (samedi 17 avril), journée de promotion des disquaires indépendants, le label de Blur édite un vinyl simple face, avec rien de moins que le premier nouveau morceau de Blur depuis 2003 et le premier single avec le guitariste d’origine Graham Coxon depuis 1999. Le vinyl est sorti en édition limitée (1000 exemplaires), ce qui a forcément créé une frénésie quelques heures avant l’ouverture des magasins, et une fameuse activité sur eBay également. C’est pour cela que le groupe a décidé de mettre le morceau à disposition, gratuitement, sur le site officiel du groupe, et en format .wav, s’il vous plaît. Tout le monde peut donc écouter le premier morceau du Blur original depuis plus de dix ans.

Fool’s Day commence par un beat sec de Dave Rowntree et une boucle de guitare acoustique. La voix de Damon Albarn arrive quelques mesures plus tard, et on peut déjà en tirer deux conclusions : Albarn a adopté un ton de voix proche de The Good The Bad and The Queen, tout en accentuations londoniennes et il retourne enfin (pour Blur) à un de ses thèmes de prédilection, l’observation et la description de la vie de tous les jours, en l’occurrence la sienne.

On comprend vite le sujet du morceau et son titre : il raconte simplement la journée de Damon Albarn, le 1er avril 2010, jour où il va enregistrer un morceau qui s’appelle… Fool’s Day. On suit Damon au réveil (il a rêvé d’un accident d’avion), il allume (forcément) la tv, se sert un café : « another day on this little island ». Tout cela est typiquement Blur, certes, mais un vieux Blur, celui de Parklife, qu’on pensait oublié suite aux expériences de Blur, 13 et Think Tank. Musicalement, le premier couplet est assez minimaliste : le beat, la basse ronflante de James, quelques accords secs de Coxon et parfois, une couche de claviers.

Le second couplet nous plonge totalement dans l’anglophilie d’Albarn : il mange du porridge, il emmène sa fille à l’école en passant à côté de Woolworths. Prend le métro, jette un oeil au Westway (l’autoroute, rendue notamment célèbre par Clash), mais c’est en vélo que Damon se rend au boulot, en passant par Ladbroke Grove (où se trouve les locaux de son label world Honest Jon’s). Et ce sont ces quatre vers qui seront probablement disséqués par des critiques et fans en quête d’indice sur la prolongation de l’activité de Blur.

Albarn se rend donc en studio, où se passent quelques « forthcoming dramas », qui n’ont que peu d’importance, car ils sont là « for the love of all sweet music. » Albarn achève : « we just can’t let go ». Si ce n’est pas un message définitif sur le fait que Blur ne peut simplement pas, plus, s’arrêter d’exister, alors, je ne sais pas ce que c’est.

Après ce « let go » répété, la guitare de Coxon prend une allure étonnante, qui rappelle carrément les débuts baggy du groupe et l’album Leisure, avec évidemment des années d’expérience en plus. Albarn commence son dernier couplet, qui est nettement plus généraliste : on ne parle plus que de la vie rangée londonienne d’Albarn, mais aussi, par la même occasion, de la condition existentielle occidentale passée sous le tamis du socialisme cher à Albarn : « so meditate on what we’ve all become », « civil war is what we all were born into, raise your left hand, right, sing », « don’t capitulate to the forces of the market place », et, le plus important de tous : « consolidate the love we’ve had together ». Après un dernier rappel du thème (« a cold day in springtime »), les guitares de Coxon peuvent se lâcher : sous un fond d’orgue carnavalesque, d’accords répétés et de feedback, le motif à la Leisure se répète pendant une bonne minute, devenant facilement une de ses récentes performances les plus mémorables.

Trois minutes vingt-sept secondes, pas de refrain, une mélodie simple, une performance fantastique de Coxon et un morceau très riche : pas de doute, c’est Blur, et il ne faut absolument pas qu’ils en restent là.

Blur – All The People : Blur Live At Hyde Park, July 3rd 2009

C’est déjà fini. Après une dizaine de concerts et pas mal de buzz, les membres du groupe ont tous confirmé qu’il n’y avait pas de plan pour d’autres concerts, et encore moins pour un nouvel album. La porte ne semble pas être scellée, mais la réunion d’un des plus importants groupes des années 90 n’aura pas duré bien longtemps. Les deux concerts de Hyde Park ont été le point de départ de la réunion : les concerts précédant ces deux dates (Glastonbury, T in the Park, quelques dates de chauffe et le seul concert hors-UK, à Lyon) ont été ajoutés après le double sold out rapide. Le groupe sort maintenant un double album pour chaque date, aux setlists hélas exactement semblables. J’ai choisi de parler de celui du 3 juillet, sans raison particulière.

Blur a souvent été très étrange, si pas capricieux, en concert. Prenons les trois dernières tournées (sans compter celle de Think Tank, où Simon Tong remplaçait Graham Coxon) : celle de Blur était roots, punk, sans concession. Puis, la tournée 13 les voyait jouer l’intégralité de l’album (y compris en festival!) puis quelques hits en rappel. Enfin, ils ont eu l’idée originale de jouer tous leurs singles dans l’ordre pour accompagner le premier « best of », en jouant les morceaux « détestés » (Country House, Charmless Man) avec une grosse dose de second degré.

On pouvait dès lors se demander ce qu’ils allaient faire ici, devant une foule immense. Finalement, ils ont opté pour le greatest hits, avec une attention particulière à la période pop, souvent délaissée lors des dernières années du groupe. C’est très étonnant de voir Damon Albarn (et sa dizaine de kilos en plus, soit dit en passant) chanter Country House avec une telle ferveur, mais pourquoi pas : ces concerts sont une célébration, et pas une étrange expérience.

D’ailleurs, les festivités commencent par leur premier single, She’s So High, immédiatement suivi d’un Girls And Boys qui ne laisse aucun doute la-dessus : c’est la fête, demain, tout sera fini. Les premiers morceaux piochent allégrement dans la période Britpop, mais c’est évidemment un peu plus tard que le concert prend une autre dimension. Graham Coxon, jusque là impeccable, lance l’anti-riff de Beetlebum. De fête, le concert se transforme en triomphe presque intime, en célébration d’un groupe qui a allié brillance créatrice et succès populaire comme peu d’artistes ont réussi auparavant. Beetlebum est immédiatement suivi par une fabuleuse version de Out of Time, extrait de Think Tank. Coxon y apporte une seconde guitare qui complémente très bien l’acoustique d’Albarn, créant ainsi une jolie surprise, et un des meilleurs moments de la soirée. Suivent enfin trois extraits de 13, stellaires. Un très puissant Trimm Trabb, puis Coffee And TV qui montre que depuis l’époque 13, Coxon a pris de la bouteille (oops, mauvais et accidentel jeu de mot) en tant que chanteur, et enfin Tender, qui clôture brillamment cette partie du concert, en faisant monter les larmes dans une bonne partie du public. Blur a été une machine à hits, mais l’enchaîment de Blur et de 13 reste pour moi leur meilleur moment.

Mais comme je le disais plus haut, l’heure est à la célébration, et les morceaux plus sombres de cette période restent minoritaires. C’est donc avec Country House que le concert reprend, voyant Blur accompagné de trompettes, etc etc. Pas ma tasse de thé, et je trouve bizarre que le groupe joue ce maudit morceau comme si de rien n’était. On le remarquera après, c’est carrément dix morceaux de la période Modern Life Is Rubbish / Parklife / The Great Escape qui vont se succéder, avec notamment un Parklife avec Phil Daniels et un frénétique Sunday Sunday avant que trois morceaux introvertis clôturent le concert : End of A Century, To The End et évidemment This Is A Low. Subtil, émouvant, techniquement parfait : Blur a vraiment écrit quelques unes des plus belles pages des années 90.

Les rappels mélangeront les époques, avec notamment le single hors album Popscene, l’excellent extrait de Blur Death of a Party et les crowdpleasers Advert et Song 2, augmenté d’une superbe intro à la batterie. Enfin, The Universal clôture le concert, et le court mais impressionnant retour de Blur. Qu’il arrive n’importe quoi, on ne pourra pas dire qu’ils auront raté leur retour, ni qu’ils auront trait la vache à lait jusqu’à la dernière goutte. Finalement, il vaut peut-être mieux que tout cela reste comme ça.

Blur – Midlife : A Beginner’s Guide to Blur

Lors de la première vie de Blur, avant le récent et sensationnel retour de Graham Coxon, un Best Of était sorti, en 2000. Il avait été sévèrement critiqué, voire ridiculisé, car il ne comprenait que les gros succès du groupe, étant ainsi plus proche d’un Greatest Hits, et omettant ainsi énormément d’excellents morceaux d’album. Midlife (évidemment une opportunité d’encaisser du pognon sur le dos de leur tournée estivale, mais c’est comme ça que le business fonctionne, maintenant) corrige le tir, en modifiant drastiquement la liste des chansons.

Non seulement Midlife ajoute une quinzaine de morceaux, mais il en retire aussi sept, ce qui peut sembler étonnant. Néanmoins, malgré leur succès commercial, Country House et Charmless Man ne constituent pas vraiment des morceaux de choix, contrairement à To The End ou No Distance Left To Run, mais il fallait faire des choix. De même, pas d’inédits. On aurait sans doute pu racler les fonds de tiroirs, mais non, on a ici simplement 25 extraits déjà connus (et quelques versions alternatives). Enfin, les modifications ont sans doute aussi un but commercial, le pauvre gars qui avait déjà The Best Of a quelques bonnes raisons d’acquérir celui-ci. Même s’il est probable qu’il a depuis chopé d’une manière ou d’une autre la discographie du meilleur groupe anglais des années 90. L’album valant totalement la peine qu’on s’arrête à chaque morceau, voici donc le premier track-by-track de l’histoire de Music Box.

Beetlebum entame les affaires, avec un riff étonnant, même après 30 000 écoutes. Graham Coxon, je l’ai déjà dit maintes fois, est un guitariste absolument exceptionnel, et le prouve d’entrée, avec donc ce riff mais aussi un anti-solo époustouflant. Il est ici juxtaposé au premier gros succès du groupe, Girls and Boys, qui n’est finalement qu’un fantastique tube ironique qui explicite très bien un des thèmes dominants de Blur (même si cela concerne surtout leurs quatre premiers albums), une observation de la société qui n’a sans doute d’équivalent que chez Morrissey. For Tomorrow tombe d’ailleurs exactement dans le thème, on regrettera juste qu’il est présent dans une version alternative un peu traînaillante.

Retour au Royaume de Saint Coxon, avec Coffee + TV, single qu’il chante lui-même. C’est non seulement un moment important dans sa carrière (ses albums solo le prouvaient, et le prouveront encore ensuite) mais aussi le morceau le plus catchy et accessible de 13. Est-ce la peine de dire que son solo de guitare, qui rappelle J Mascis et Thurston Moore, est impeccable? Le final a maintenant un goût particulier : « We can start all over again ». Ensuite, Out of Time est justement un des deux morceaux sans Coxon, extrait de Think Tank. Coxon avait quitté (avec fracas) le groupe pendant l’enregistrement de celui-ci, avant de revenir au bercail cette année. Influencé par les expériences africaines de Damon Albarn, Out of Time a totalement sa place sur l’album.

Un des grands intérêts de Midlife, c’est d’inclure des extraits d’albums, et pas seulement des singles. Premier exemple, Blue Jeans, un des meilleurs extraits de Modern Life Is Rubbish, dont le refrain est exactement parfait. Désolé de remettre de l’huile sur ce vieux truc, mais le jour où un Gallagher fera ça… Song 2. Gimmick, mais tellement efficace. Bon exemple du jeu de basse d’Alex James, parce qu’aussi étrangement que cela puisse paraître, le boom du refrain vient principalement de la « lead bass ». Pas leur plus grand morceau mais peut-être leur plus connu, surtout aux USA. Ben oui, 2 minutes d’attention,et tout ça, ça marchait super bien aux matches de hockey. L’album est vraiment bien compilé, car après Song 2 arrive Bugman, aux paroles tout aussi obliques et à la disto puissante, cette fois sur la guitare. Excellente illustration de l’expérimentation de 13, je ne m’attendais pas à le trouver ici, surtout qu’après trois minutes, le morceau part dans tous les sens sans jamais revenir à la mélodie de départ.

Autre surprise, He Thought of Cars. The Great Escape, malgré son succès, est le mal aimé dans la disco de Blur. Trop cohérent (!), trop proche de Parklife (leur précédent, et premier gros succès), et sans doute pas assez mémorable. La compile réussit pourtant à extraire trois morceaux excellents, dont celui-ci, parfait représentant du ton tragico-mélancolique de l’album. Gros choc sur le morceau suivant. Death of a Party montrait le début de la phase expérience de Blur, qui allait connaître son paroxysme avec 13. Le morceau est non seulement compris ici (autre surprise) mais dans une version différente, encore plus étrange et supérieure à la version sur Blur. Fantastique morceau, et jusqu’ici, Midlife fait un sans faute.

L’ambiance change de nouveau avec la mégaballade The Universal, qui rappelle à jamais son clip ambiance Orange Mécanique. Une des plus délicates oeuvres jamais mises en musique, The Universal donne envie de rire et de pleurer en même temps, ce qui, vu le thème, est exactement ce qui était voulu. It really, really could happen. And it did happen, si l’on continue la relecture des paroles. Toujours sans transition, on passe à un extrait (le premier, et un des deux) de Leisure, le premier album. Sing, qui se trouve aussi sur la BO du très 90s Trainspotting montre la face shoegaze des débuts d’un groupe qui se cherchait. Pas exactement convaincant, mais il fallait l’inclure, au moins pour le refrain déjà très albarnesque. Enfin, le premier cd se termine avec l’emblématique This Is A Low, candidat classique au titre de meilleur chanson de Blur ou des 90s en général. Des paroles romantiques sur une Angleterre qui ne subissait pas encore Pete Doherty, et surtout, un solo de guitare totalement légendaire. Ainsi se clôture la première moitié de Midlife, probablement le disque le plus exceptionnel qu’il m’ait été donné d’entendre. Tout simplement.

La seconde partie est moins percutante, c’est vrai. Mais elle ne comprend évidemment pas de mauvais morceaux, même si on commence à regretter l’une ou l’autre absence…

Tender. Premier extrait de 13, et single totalement bizarre pour le Blur de l’époque, même si Blur aurait du nous mettre sur la voie. Choeurs gospel, backing vocals à fleur de peau de Coxon, c’est une superbe intro pour 13, et aussi pour ce disque. She’s So High est le tout premier single du groupe, et dès les premiers accords, on pouvait déjà déceler que quelque chose de spécial allait se passer. C’est aussi le dernier extrait de Leisure, puisque There’s No Other Way n’a pas été repris. Ensuite arrive un nouvel extrait de Modern Life Is Rubbish, Chemical World. Même si le morceau est assez bien considéré, je ne l’ai jamais trop apprécié. Mais c’est vraiment une question de détails. Un autre extrait de Think Tank (le second sans Coxon, donc) suit, et c’est le très sympathique Good Song. Excellent morceau, mais on sent que depuis Tender, le niveau a peut-être un peu diminué. Mais Albarn n’a sans doute jamais chanté aussi bien (« you seem very beautiful to me… »). Coxon ou pas, Think Tank, quand il est bon, est vraiment bon. Parklife, pour moi, n’a jamais été autre chose qu’un morceau gimmick, une suralbionisation Britpop racontée par Phil Daniels. Il devait être sur l’album, clairement, mais ce n’est pas leur morceau le plus glorieux.

Les apparitions successives d’Advert (Modern Life Is Rubbish) et Popscene (standalone single entre les deux premiers albums) attirent l’attention sur ce qui est un (petit) défaut de Midlife : il ne donne pas assez d’exemples de morceaux punk/rapides/funs dont Blur truffait ses albums. Les exemples ne manquaient pourtant pas : Bank Holiday, Chinese Bombs, Movin’ On, B.L.U.R.E.M.I., … Peut-être pas les meilleurs morceaux du groupe, mais un de plus aurait été bienvenu (et n’aurait pas occupé beaucoup de place). Mais mention spéciale pour avoir pensé à inclure le sautillant Popscene, dont c’est la première apparition sur un cd facilement accessible. Stereotypes conclut de belle manière la trilogie The Great Escape avec un morceau sympa, grâce au riff crunchy de Coxon.

On arrive petit à petit à la fin de l’album, et les quatre derniers morceaux sont tous des album tracks, aucun single. Etonnant, mais Midlife prend quelques risques, et c’est très bien comme ça. Trimm Trabb est un des morceaux les plus accessibles de 13, et gagne facilement sa place. Empruntant son nom à des vieilles shoes Adidas, il était parfois préfacé par Albarn chantonnant l’acronyme bien connu « All Day I Dream About Sex ». Un des meilleurs extraits de ce qui est sans doute mon album préféré de Blur. Riff entêtant qui se développe lentement, sans avoir peur de faire du bruit. Bad Head est une autre surprise, extrait peu connu mais méritant de Parklife, alors que c’est Strange News From Another Star qui termine de représenter Blur. Très étonnant, mais justifiable. Enfin, Battery In Your Leg, seul Think Tank sur lequel a joué Coxon termine de magnifique manière l’album, tout en prouvant à quel point il est inimitable. Au début, je me demandais pourquoi No Distance Left To Run ne le faisait pas, mais BIYL est plus intéressant, et surtout nettement moins sinistre : comme le titre de la compilation le laisse entendre, les jeux ne sont pas finis pour Blur, on se devait donc de terminer par une note optimiste.

Vous l’aurez compris, Midlife est une merveille totale, et j’aurais vraiment envie d’être la personne qui découvre Blur via cet album, le beginner du sous-titre, qui va ensuite écouter chaque album, et trouver son ou ses préférés. En écoutant Midlife, malgré ses petits défauts (dont un second disque un peu en deçà), on a envie de considérer Blur comme le meilleur groupe anglais des années 90. Et je pense qu’on aurait même raison.