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16mai/080

Nine Inch Nails – The Slip

Cinquième album de Nine Inch Nails en trois ans, The Slip dépasse tous les autres en matière de distribution : en effet, Trent Reznor l'offre, totalement gratuitement, en quatre formats numériques différents (avant une sortie en magasin). Reznor arrive ainsi à l'aboutissement logique de sa démarche, nettement plus crédible que celle de, allez, Radiohead.

Mais même si on ne tarira pas d'éloges sur l'importance de ce que Reznor fait au niveau des nouveaux modes de distribution, il faut garder un certain recul quand à la qualité du matériel sorti. Pour quelqu'un qui avait l'habitude de laisser couler de longues années entre deux sorties, est-ce possible de sortir deux albums en trois mois sans que la qualité ne s'en ressente?

Après une courte introduction instrumentale, 1,000,000 entame les débats avec une intro à la batterie étrangement empruntée à Pearl Jam (Last Exit). Mais après cette référence amusante, on se rend vite compte que Reznor n'avait plus sonné aussi organique depuis un bon paquet d'années. Assez loin des considérations électro de Year Zero, on se rapproche plus de With Teeth, même si l'esprit nous ramène encore plus loin, aux premières années de Nine Inch Nails. D'ailleurs, en parlant d'organique, il est intéressant de constater que, contrairement aux habitudes où Reznor fait tout, les musiciens qui accompagnent NIN en tournée (Alessandro Cortini, Robin Finck, Josh Freese) jouent sur cet album, lui conférant ainsi un son plus live. Ceci dit, on regarde les repères classiques, c'est clairement du NIN : les paroles, le chant, la disto, le son, tout est là.

Letting You continue dans ce thème, étant carrément agressif et bruyant, jusque dans le fltre qui modifie la voix de Reznor. Rien de totalement nouveau, certes, mais, je le répète, on pouvait croire qu'on avait perdu cette facette de Nine Inch Nails, il semble qu'elle était simplement en veilleuse. On peut chercher pourquoi Reznor est partiellement revenu à ses premières amours, mais cela n'aurait pas beaucoup d'intérêt. De toute façon, maintenant que l'on sait qu'il contrôle chaque étape de la création artistique, on sait qu'il est exactement là où il veut être. Et cela inclut le premier extrait radio (ben oui, single ne veut plus dire grand chose), Discipline, qui est pop sans aucune honte. Avan de crier à la trahison, il serait intéressant de s'y intéresser un peu plus, les parties discrètes de piano (merci, Ghosts) lui offrant un niveau d'écoute supplémentaire. Sinon, et c'est un grand classique, les singles de NIN sont rarement les meilleurs morceaux.

La première partie de The Slip est presque l'antithèse de Year Zero. Les guitares dominent, souvent (mal)traitées. Echoplex tient sur un riff répétitif mais progressivement mutant, et inclut quelques lignes typiques de Reznor, qui exemplifient le manque de contrôle et de relevance (“my voice just echoes off these walls”), ce qui est évidemment un comble, vu le contexte de la sortie de l'album. Mais même si les guitares se font sentir, c'est évidemment le tout qui fait le son NIN, basse, programmation de beats, batterie, claviers, et tout le bricolage sonore qui les entoure. Head Down persiste et signe niveau sonore, jusque dans la confrontation (“hey, what you're lookin' at?”), tempérée par une explication dans le refrain, étonnamment mélodique. Un grand moment, assurément, d'un album jusqu'ici étonnant, inattendu et vraiment très bon.

C'est bien méconnaître Reznor que de croire qu'il va continuer longtemps comme ça : la fin de Head Down semble nous emmener vers une autre direction, qu'emprunte Lights In The Sky, dont la discrète intro piano/murmures nous renvoie directement au chef d'oeuvre de Trent Reznor, The Fragile. Alors que l'album était jusqu'ici assez accessible (enfin, tout est relatif), les sept minutes instrumentales de Corona Radiata changent la donne. Tout en ambiance, il n'a strictement rien à voir avec ce qu'on a entendu jusque maintenant, graĉe à sa multitude d'effets sonores très discrets (The Slip est un album à écouter avec un bon casque, si possible). Serait-ce cela, le concept The Slip : des morceaux directs et puissants, avant un glissement vers quelque chose de tangent, d'étrange? Il reste deux morceaux pour le savoir, mais Corona Radiata est, malgré tout, la pièce centrale de l'album, et un morceau d'une intensité remarquable, qui touche au sublime.

The Four Of Us Are Dying semble confirmer la théorie. Également instrumental, il est plus rythmé mais reste tout aussi intense, comme le titre peut le laisser sous entendre. Comme ses cousins lointains de Ghosts, on pourrait l'utiliser dans un film, mais alors pour conclure quelque chose de terrible. Demon Seed remonte la moyenne de BPM, et offre une ligne de basse peu rassurante. On est en effet au plus fort de la menace, avec Reznor murmurant littéralement au creux de l'oreille. Des nappes de guitares fortement filtrées semblent vouloir clôturer le morceau, dans le danger et l'incertitude la plus totale.

The Slip est le meilleur album de Nine Inch Nails depuis The Fragile, je ne vois pas comment on pourrait prétendre le contraire. Assez court, précis, et agencé très soigneusement, il montre un artiste de nouveau au sommet, après quelques années de recherche personnelle. La question initiale trouve donc une réponse évidente. Même si The Slip était sorti classiquement, sur iTunes et en magasin, il ne serait pas passé inaperçu. Mais ici, Trent Reznor soigne le fond et la forme, pour apporter quelque chose de rare dans le monde musical contemporain : une oeuvre d'art complètement dominée par l'artiste lui même, pure, totale, et libre.
8mar/080

Nine Inch Nails – Ghosts I-IV

On ne reviendra pas sur l'événement qui a entouré la sortie de cet album, dont l'existence était totalement inconnu il y a de ça une petite semaine. Ghosts I-IV, malgré son mode de distribution alternatif, est bel et bien le sixième album studio original de Nine Inch Nails, c'est d'ailleurs officiellement un Halo (chaque sortie officielle du groupe porte un numéro Halo, dans ce cas Halo 26).

Entièrement instrumental, il tiendra une place à part dans la discographie de Trent Reznor, mais ne doit pas être considéré comme une sortie mineure, car c'est loin d'êre le cas. Si on devait le placer quelque part dans la discographie de son auteur, ce serait assez près de The Fragile, double album ambitieux et étonnant de variété, les morceaux metallo-industriels succédant avec bonheur aux instrumentaux planants. C'est somme toute ce qu'on a ici. Comme d'habitude, Reznor a tout joué et composé, aidé par le fidèle Atticus Ross et quelques invités, dont Alessandro Cortini et Adrian Belew. Petite note au passage, les morceaux n'ont pas de titres, on y référera donc en tant que 1 Ghosts II, 7 Ghosts IV, etc.

Le début de l'album est placé sous la domination du piano. Reznor se la joue classique et ambient, autant influencé par Chopin que par Aphex Twin. L'ambiance générale est difficilement explicable, car elle est très volatile et ephémère : le calme du piano laisse place aux distortions parfois sévères (4 Ghosts I n'aurait pas été renié par Sonic Youth). Tout ici est sujet à variation : les rythmes, les instruments (du banjo chez NIN, qui l'eut cru), les durées des pistes (de deux à cinq minutes). Reznor a explicité sur son site le caractère cinématographique de l'oeuvre, on peut effectivement imaginer des paysages en mouvement, accompagnés par la bande originale de la promenade, de la rêverie. Un blu-ray animé est d'ailleurs compris dans l'édition spéciale de l'album.

Les morceaux sont donc assez schizophrènes, parfois dans la même minute. Tantôt mnimalistes, tantôt bruyants, ils ne laissent jamais rien au hasard, et explicitent encore un peu plus le génie de Trent Reznor. On trouve quelques surprises, comme un passage assez folk avec guitares slide ou un autre très speed., pour carrément atteindre le sublime, 28 Ghosts IV. Rien n'est à jeter, et tout peut être réutilisé : la licence Creative Commons sous laquelle l'album est sorti permet l'utilisation et le remixage illimité.

Non seulement Ghosts I-IV est le plus grand pas jamais effectué vers une transformation idéale du modèle de distribution/extortion actuel, mais c'est aussi la meilleure chose que Trent ait fait depuis The Fragile. Libre de toute contrainte, il a pu livrer une oeuvre passionnante, qui, et c'est déjà confirmé, connaîtra une suite. On l'attend avec impatience, tout comme son prochain album vocal (suite de Year Zero?).

Si d'aucuns ont été déçus, ou du moins préoccupés, par les deux derniers albums, Ghosts I-IV nous apporte le meilleur de Trent Reznor, et cimente sa place dans l'histoire de la musique contemporaine. Mais il pourrait avoir un rôle encore plus important dans les mois à venir, celui de pionnier non seulement artistique, mais aussi commercial. Il mérite le respect.

16avr/070

Nine Inch Nails – Year Zero

Trent Reznor est maintenant débarassé de ses addictions qui ont failli avoir sa peau, et les différences sont notables : d'abord, il ressemble à Henry Rollins, ensuite, voilà qu'il compte nous sortir trois albums en quatre ans (contre seize ans entre le premier, Pretty Hate Machine, et With Teeth). Le dernier, Year Zero, est un album concept introduit par un ARG assez incroyable, fait de dizaines de sites internet et de sticks USB abandonnés dans les toilettes des salles récemment visitées par le groupe. Year Zero, c'est 2022, année qui voit les USA établir un nouveau calendrier après être devenu une entité dictatoriale, qui a atomisé l'Iran et la Corée du Nord. Le gouvernement fait tout pour contrôler la population, via la mainmise sur les médias, l'impossibilité d'exprimer son opinion, et la diffusion d'une drogue calmante via l'alimentation publique en eau. Bref, une projection dans le futur assez pessimiste, mais peu éloignée de la réalité...

De fait, l'album commence avec l'instrumental Hyperpower!, où le son d'une tentative de révolte avortée dans le sang, au son des cris et des armes. The Beginning of the End suit, fidèle à son titre. Évidemment, comme toute utopie classique, on retrouve une abondance de métaphores reliant ce futur à notre présent. On parle des bons soldats dociles (Good Soldier), d'un Dieu omniprésent qui est en fait le président lui-même (Vessel), qui signe son nom d'un G majuscule (Capital G). Le tout est organisé, parce qu'évidemment, on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs, et les autorités font tout cela pour le bien du peuple (Greater Good). Toute ressemblance avec des événements et personnes ...

Tout cela est fort intéressant, surtout qu'il paraît que non seulement Reznor nous réserve une suite pour 2008, mais aussi une adaptation sur grand écran. Mais les albums concept, c'est une chose, mais il arrive trop souvent que musicalement, ils se révèlent être une bouillie sonore prétentieuse. Heureusement, c'est loin d'être la cas ici, même si Year Zero n'est pas exempt de critiques.
Year Zero est l'album le plus minimaliste de Reznor, et peut-être le moins aisé. Comme pour The Fragile (évident point de référence), on retrouve quelques morceaux plus taillés pour la radio (le décevant premier single Survivalism, par exemple), mais ces derniers cohabitent avec des distortions bruitistes intenses qui proviennent de guitares et de claviers fortement (mal)traités. Le caractère "industriel" (si ça existe encore) revient en force, après sa relative absence dans With Teeth, comme on peut l'entendre sur My Violent Heart ou The Great Destroyer. Enfin, les mélodies sont aussi bien présentes, comme en témoigne les excellents In This Twilight et Good Soldier, qui comptent parmi les meilleurs morceaux de NIN. Zero Sum et son piano hanté clôture l'album de manière pessimiste, sans donner trop d'espoir aux populations mondiales de 2022, ou plutôt de 0000.

Alors, qu'est-ce qui ne va pas? La longueur, d'abord. OK, c'est un concept, on a bien compris, mais 64 minutes d'assaut sonore, c'est beaucoup. Surtout que les parties plus calmes arrivent en fin d'album. Pour encore y revenir, The Fragile, bien que plus long, était plus digestible. Ensuite, la voix de Reznor. Il ne sera jamais un grand chanteur, et on pourrait parfaitement s'en foutre : il a clairement d'autres talents. Mais sa voix est souvent mise en évidence, et elle est assez étrangement claire la plupart du temps, tant qu'à mettre de la disto partout, pourquoi ne pas traiter la voix aussi? Peut-être un compromis commercial, mais en attendant, on pourrait se demander ce qu'un projet instrumental donnerait, voire des compos de Reznor chantés par d'autres (comme le projet Tapeworm, malheureusement officiellement mort). Enfin, la nature même de l'album et de Reznor font qu'on se gratte la tête à de nombreuses reprises, génie ou grand n'importe quoi. La ligne de séparation est ténue.

Qu'en penser? Comme d'habitude avec chaque sortie de Nine Inch Nails, l'album est fort personnel, et ne se rattache à rien de connu. Reznor est un artiste unique, et son oeuvre l'est aussi. Presque sans compromis, Year Zero est un nouveau coup d'oeil dans l'atelier d'un maître, génie incontesté mais incapable de faire le tri de ses propres créations. Nous devons donc le faire nous-même, mais la tâche est facilitée par la qualité générale de l'oeuvre. Les défauts doivent être pris avec, tout ou rien, comme depuis 1989. À l'année prochaine, pour de nouvelles pièces de puzzle.

5mai/050

Nine Inch Nails – With Teeth

Probablement l'album le plus polémique de l'année. Replaçons-nous dans le contexte. Trent Reznor, l'homme derrière Nine Inch Nails, est considéré comme un musicien culte, voire comme un dieu vivant. Ses deux premiers albums, Pretty Hate Machine et The Downward Spiral lui ont conféré cette réputation de travailleur dingue, maniaque, mais à tendance autodestructrice (alcool, drogues). The Fragile, sorti en 1999 alliait la puissance metal industriel qui ont fait sa réputation à des interludes instrumentaux calmes et très personnels. Reznor, sorti de problèmes personnels (ses addictions, sa relation maître-élève avec Brian Warner, alias Marylin Manson), devait choisir son nouveau chemin, et ce ne fut pas facile : le nouvel album, déjà partiellement enregistré, a été entièrement supprimé par Reznor, qui est reparti de zéro, donnant à Bleedthrough le nom de With Teeth. Cet album sort enfin, après une période d'attente insupportable pour ses nombreux fans, et comme évoqué plus tôt, le résultat est sujet à discussion.

Clairement, With Teeth apparaît comme le volume le plus accessible de l'oeuvre de NIN. L'album s'ouvre par une basse digne de Massive Attack, avant que le chant de Trent monte en intensité, sur un morceau alliant le trip-hop, le rock electro et le gospel. L'album commence très bien, et le ton est donné : moins de claviers, plus de "vrai" rock, une batterie cognante (Dave Grohl, bien sûr), une basse vrombissante et des guitares agressives, contrastant parfois avec la voix de Reznor, tantôt douce, tantôt très tourmentée, mais toujours habitée.

D'aucuns ont donc reproché à NIN un virage à 180 degrés, vers le monde du rock alternatif, voire de la pop. En fait, il faut plutôt parler de pas de côte plutôt qu'en arrière. C'est toujours du pur NIN (l'agressivité de Getting Smaller, l'arrangement de Only, la seconde partie de l'album, mêlant progressivement mélodie et - enfin - expériences sonores diverses et variées), mais plus accessible, moins sombre, et moins longuette (The Fragile tenait quand même sur 2 disques). Franchement, il faut être de mauvaise foi pour reprocher à Trent d'avoir fait de Nine Inch Nails ce qu'il est maintenant, With Teeth est l'évolution musicale parallèle à celle de l'homme, qui n'avait peut-être pas envie de toujours choisir la voie la plus périlleuse.

Ceci dit, les arrangements simples ne cachent pas toujours des morceaux moins forts (le single The Hand That Feeds, The Collector, Every Day Is Exactly The Same) : sans vraiment être mauvais (loin de là), on sent qu'il leur manque un petit quelque chose. Le modèle presque rock garage ne pardonne pas trop d'approximations, mais on ne peut certainement pas parler d'échec. Mais bon, pas mal de "fans" du groupe ont détesté l'album parce qu'il était trop commercial, argument à mon sens injuste et difficilement justifiable.

On verra bien sûr ce que l'avenir lui réserve, en attendant, pour la première fois de sa carrière, Trent Reznor, alias Nine Inch Nails, ne fait que du rock. Mais personne ne le fait comme lui.