Sigur Rós – Með Suð Í Eyrum Við Spilum Endalaust
Ecrire sur Sigur Rós, c'est souvent un exercice de style que n'aurait pas renié Raymond Queneau : comment éviter les clichés, les lutins, geysers et glaciers qu'évoquent forcément la musique des islandais? Contre toute attente, Sigur Rós eux-même nous fournissent la réponse : le nouvel album est assez différent des précédents, et n'évoque plus vraiment les mêmes images.
Le premier morceau, Gobbledigook (?) choque, parce qu'il ne ressemble absolument pas à la production connue du groupe, mais plutôt à Animal Collective reprenant The Yeah Yeah Yeah Song des Flaming Lips, en Islandais (quand même). L'espèce de drone lancinant caractéristique du groupe est, sinon totalement absent, nettement plus discret tout au long de l'album, comme s'ils avaient voulu marquer distinctement le changement. Bien leur en a pris : c'est leur meilleur depuis un petit bout de temps.
Le début de l'album est constitué de morceaux relativement courts, aérés, avec une impression générale de légèreté estivale, de bien-être. Si seulement ils chantaient en anglais, ils connaîtraient un succès à la Arcade Fire, voire plus. (Góðan Daginn, Vid Spilum Endalaust) . Mais il ne le font pas, ils ont raison, et transcendent toute comparaison. Festival, pierre d'achoppement de l'album, est formidable, tout. au long de ses neuf minutes divisées en deux parties : émotionnel d'abord, nettement plus rythmé ensuite, un chef d'oeuvre. Dans le genre épique, Ára Bátur fait encore plus fort, avec un final monumental, fait de choeurs, de percussions puissantes et d'une orchestration qui rappelle d'un coup tous les clichés repoussés ci-dessus.
Mais le point fort de l'album, ce qui leur a manqué ces dernières années, c'est la variété des ambiances. Með Suð Í Eyrum débute avec une magnifique intro au piano, rappelant à quel point les débuts du groupe (le superbe Agaetis Byrjun) a inspiré Thom Yorke. Illgresi est quant à lui emmené par une simple guitare folk et la voix inspirée de Jón Birgirsson. En passant de la multi-instrumentation à la simplicité, Sigur Rós se rapproche du sublime.
Le relatif dynamisme du début de l'album se dilue assez rapidement, et au final, on retrouve nettement plus de morceaux « typiques » que de Gobbledigooks. On pourrait regretter que la volonté de changement n'ait pas été plus prégnante, mais quand on se retrouve face à des morceaux de cette qualité, on peut plus facilement le comprendre. Fljótavik mériterait d'avoir un film écrit pour elle, rien que pour qu'on puisse utiliser visuellement son énorme potentiel émotionnel.
Même si l'album n'est finalement pas si surprenant que ça, il se conclut par une grande première, qui sera peut-être interprété comme un indice sur le futur du groupe. Oui, All Alright est bien en anglais, et oui, c'est la première fois.
Með Suð Í Eyrum Við Spilum Endalaust est un album important, qui tend aussi bien vers le passé (il surpasse () et Takk, en retrouvant le sublime des débuts) que le futur (les expérimentations sonores, le titre en anglais). On peut donc s'interroger sur l'avenir d'un groupe qui a commis la petite faute de s'être un peu endormi, mais le réveil aura été aussi efficace qu'impressionnant. Mais avant de se poser trop de questions sur le futur, profitons du présent, et d'un album splendide.
Sigur Rós – Hvarf/Heim
Sigur Rós – Takk
L’Islande est un pays assez curieux. 296 000 habitants à peine, un climat peu commode, un paysage tout à fait extraordinaire, une langue qui a très peu évolué depuis les Vikings. Tout cela a certainement inspiré les nombreux musiciens y provenant, on ne citera que deux noms (mais quels noms), Björk et donc, Sigur Rós.
Contrairement à l’exubérance parfois irritante de la première, Sigur Rós joue plus la carte de la discrétion. Il faut dire que leur musique éthérée, parfois glaciale (impossible d’échapper aux poncifs islandais, désolé) n’est peu peu propice à la rotation radio et tv (même si leurs rares vidéos valent le déplacement).
Mais parmi ceux qui ont un jour abandonné leurs sens à Sigur Rós, rares sont ceux qui en ressortent indemnes. Dans mon cas, c’était lors de la première partie de Radiohead, à Werchter, un peu avant la sortie de Kid A. Quatre musiciens pieds nus, un chanteur au timbre de voix inouï, un guitariste qui joue avec un archet, et une musique absolument extraordinaire. Takk est leur quatrième album (même si les sorties du groupe sont assez difficiles à comptabiliser), faisant suite au fabuleux Agaetis Byrjun et au très mystérieux (), album sans titre comprenant 8 morceaux, sans titre aussi. Même la langue dans laquelle le groupe s’exprime est étrange : Takk est apparemment entièrement en islandais (qui est déjà assez étrange comme ça), mais les précédents étaient chantés dans une langue de leur invention, baptisée « hopelandic ». Tout ça crée évidemment une mystique, qui aide à fabriquer l’image de marque du groupe.
Car finalement, tel est le (seul ?) problème de Sigur Rós en général, et de Takk en particulier. L’originalité du groupe est établie, leur genre musical à part aussi. Comment peut-on encore réussir à surprendre dans ces conditions ?
Disons-le de suite, Takk est un excellent album, et un digne successeur aux précédents. L’espace stéréophonique est rempli, par des cordes rêveuses, une basse parfois énorme, les guitares habituelles, et parfois un très gros son comme seuls Mogwai ou GSY!BE peuvent produire. Les influences postrock/shoegaze sont indéniables, mais le tout reste éminemment original et maîtrisé, l’album atteignant son paroxysme sur l’extraordinaire Saeglopur, merveille de retenue et de puissance.
On regrettera peut-être, outre le très relatif manque d’originalité, quelques petites longuers ça et là, et aussi des inégalités, qui sont malheureusement inhérentes à ce type d’œuvre.






