Blur en treize morceaux

The Magic WhipSeize ans. C’est l’écart entre 13, qui était jusqu’il y a peu considéré comme le dernier album de Blur au complet et The Magic Whip, qui sortira ce 27 avril. Et cela fait un peu moins de seize ans que je l’espérais. L’annonce de ce nouvel an lunaire m’a en tout cas donné envie d’écrire, parce que j’ai une relation proche avec la musique de Blur, qui m’a accompagné pendant une grande partie de ma vie et ce n’est, apparemment, pas encore terminé.

Voici treize morceaux de Blur, choisis de manière totalement subjective et hautement personnelle, ce qui explique le nombre aléatoire malgré la coïncidence, et le fait que peu de morceaux du début de leur carrière sont représentés.

Sing (1991). Le plus vieux morceau de la liste, extrait du premier album Leisure mais surtout 5 ans plus tard de la BO du film Trainspotting, autre monument de la culture UK des années 90. Même si Coldplay a revendiqué l’influence du morceau pour leur propre Lost, il a bien vieilli et faisait partie de leur setlist de 2012, en ouverture de rappel.

Popscene (1992). Premier single de ce qui devait être leur second album, le morceau fut mal reçu par la critique (et le public), probablement à cause du paysage musical qui était alors centré sur Seattle. L’histoire a heureusement arrangé les affaires, et Popscene est devenu depuis un des morceaux hors album de légende.

Colin Zeal (1993). Déjà proche de l’implosion, Blur modifia son avec Modern Life Is Rubbish, pierre angulaire de la Britpop. L’écriture plus conventionnelle prouve définitivement le talent de raconteur de Damon Albarn et montre que le guitariste Graham Coxon a vraiment quelque chose en plus. Voir aussi Blue Jeans, un morceau magnifique et précurseur de leurs ballades somptueuses.

This Is a Low (1994). Alors oui, Parklife fait partie de la trilogie qui définit la Britpop (avec Definitely Maybe et Different Class). Mais peut-être étrangement, c’est aussi l’album qui m’a fait (provisoirement) basculer du côté des lads de Manchester. L’anglitude de certains morceaux me semblait sans doute too much, et encore maintenant, Phil Daniels et ses pigeons ne me font ni chaud ni froid. L’album comptait cependant son lot de perles, et la plus brillante était certainement This Is A Low : dès le solo de guitare, Graham Coxon devenait un de mes deux guitaristes préférés de tous les temps.

He Thought of Cars (1995). Moment clé non seulement dans la carrière de Blur mais de toute la musique pop-rock UK, Country House s’est retrouvé dans une bataille commerciale face à Roll With It d’Oasis. Blur gagna cette bataille, mais (What’s The Story) Morning Glory procura aux frères Gallagher une réputation mondiale qui dépassa celle de Blur. Mais ce fut le début de la fin pour Oasis, alors que Blur allait rebondir quelques fois encore. Ironiquement, Roll With It et Country House étaient peut-être leurs plus mauvais singles jusque là : il faut aller plus loin au sein de The Great Escape pour trouver du très bon comme le pathétique He Thought of Cars. Mais plus qu’un bon album, The Great Escape marque une étape très importante dans l’évolution du groupe : la Britpop est finie, mais Blur va renaître. On notera aussi The Universal, peut-être le sommet de leurs ballades coruscantes, après End of a Century ou To The End.

Song 2 (1997). Popscene n’a pas marché parce que pas assez grunge, The Great Escape était trop british. Voici la réponse, un album à contre-courant de tout ce qu’ils avaient fait précédemment, où Pavement remplace Madness et où Graham Coxon devient leur Thurston Moore. On ne le savait pas alors, mais on n’avait d’ailleurs encore rien vu… Chaque morceau de l’album est particulier, apporte autant de questions que de réponses, et renvoie Oasis au rang de gentils fans de John Lennon. Mais c’est Song 2 qui retourna le monde entier : 18 ans après, on peut toujours l’entendre dans des arènes de hockey sur glace US. Who’d have thought?

You’re So Great (1997). Peut-être le moment le plus étrange d’un étrange album, You’re So Great n’est pas un morceau de Blur. Seul Graham Coxon s’y trouve, maltraitant quelques guitares et chantant d’une voix absolument pas assurée. Les influences sont clairement US indie, il y a du Robert Pollard dans la lo-fi absurde du morceau. Mais les sentiments sont poignants et offrent un contre-poids aux costumes revêtis pendant toutes ces années par Damon Albarn. You’re So Great lança la carrière solo de Coxon, qui sortit son premier album l’année suivante ; il en est actuellement à huit, tous hautement recommandables. Et il augmenta l’assurance de son auteur au sein de Blur, comme on le verra lors de l’album suivant.

Tender (1999). Comme si Blur ne constituait pas un choc stylistique assez important, 13 allait tout remettre à plat et incorporer des éléments de rock psyché, d’industriel, et de musique expérimentale au sens large. Bugman comprend un solo d’aspirateur, et la majorité des morceaux se terminent par un coda instrumental servant de pont vers la piste suivante. Naturellement, le premier single n’est rien de tout cela. Tender est un morceau doux, aux influences gospel et avec un refrain d’une douloureuse simplicité chanté par Coxon. Car 13, derrière les bruits bizarres et les influences inattendues est un album d’une infinie tristesse. Lourdement inspiré par la séparation d’Albarn et Justine Frischmann, il comprend peu d’éléments de lumière et le final No Distance Left To Run est horriblement sincère.

Caramel (1999). Lors de la tournée qui a suivi 13, Caramel était le seul morceau non joué par Blur, car trop complexe à mettre en place. Ce fut la grande surprise de 2012 : lorsque Damon Albarn approcha son petit orgue et commença le morceau, des coeurs s’arrétèrent de battre pendant une fraction de seconde. La version studio est plus riche et précise, mais tout aussi émouvante.

Music Is My Radar (2000) : La fin d’une époque. On ne le savait pas encore à l’époque, mais tout est maintenant plus clair. 13 allait être le dernier album de Blur, du moins jusque 2015. EMI/Parlophone a mis sur pied un best of très mal foutu, mais qui a le grand mérite d’y inclure ce morceau, aux paroles incompréhensibles et aux influences encore différentes. La face B, Black Book, est du même acabit que Tender, et était une magnifique épitaphe.

Une longue parenthèse allait pouvoir s’ouvrir. Damon Albarn allait quitter son costume étroit de leader de Blur pour faire, oh, un peu de tout. Des bandes originales de film, mais surtout plein de groupes et de projets : The Good the Bad and The Queen, un superbe album solo (Everyday Robots) et évidemment Gorillaz, qui lui ouvrit les portes du succès aux USA. Graham Coxon se concentra sur sa carrière solo, et quitta Blur pendant les sessions d’enregistrement de leur album suivant, Think Tank.

Que les choses soient claires : pour moi, Think Tank est un bon album, mais ce n’est pas un album de Blur. Les influences electro et ethniques sont bienvenues, mais elles ne viennent que de Damon Albarn, qui a d’ailleurs franchi une ligne de mauvais goût en laissant Fatboy Slim produire quelques morceaux assez mauvais. Good Song, Ambulance, Out of Time sont de chouettes morceaux, et Battery in Your Leg comprend un bout de Coxon, mais ce n’est pas vraiment Blur. Blur était fini.

Si l’on devait accoler une caractéristique aux années 2000, ce serait peut-être la rétromanie chère à Simon Reynolds. Tous les groupes des 80s/90s se voient offrir une somme d’argent invraisemblable pour quelques concerts, et beaucoup acceptent, diminuant généralement leur impact voire rendant leur existence carrément ridicule (bonjour, Black Francis). Blur, n’ayant jamais rien fait comme tout le monde, tente de prendre le meilleur des deux mondes, avec quelques concerts à partir de 2009, pour la nostalgie surtout.

Fool’s Day (2010). Doit-on considérer le morceau comme le premier jour de leur nouvelle vie? Probablement. Pour commémorer le Record Store Day (à l’époque, c’était encore bien), Blur au complet enregistra un nouveau morceau, le premier en dix ans. Il n’avait l’air de rien, mais l’histoire racontée par Albarn et la guitare circulaire de Coxon sonnaient immanquablement Blur. (Comme il n’est pas sur Spotify, je me permets de coller la “vidéo”).

Under the Westway (2012). Les choses devinrent un peu plus sérieuses : une tournée mondiale (bien que relativement limitée) culminant à Hyde Park, un extraordinaire boxset plein à craquer de raretés et un single deux titres, dont Under the Westway, dont le ton anglocentrique rappelle Fool’s Day mais aussi les merveilleuses ballades d’antan.

Go Out (2015). Depuis mi-février, tout a changé. Les rumeurs n’en sont plus, Blur va sortir un vrai nouvel album, The Magic Whip : 12 morceaux produits par Stephen Street, avec Graham Coxon. Je dois l’écrire pour le croire, pardonnez-moi. Go Out est immanquablement Blur, parce qu’il sonne comme Blur, avec une histoire contée par Albarn (comme à l’époque de Great Escape, étrangement), une section rythmique menée par la “lead bass” d’Alex James et la guitare qui va partout en même temps de Graham Coxon. Mais le morceau est aussi immanquablement Blur parce qu’il ne sonne comme aucun morceau de Blur à ce jour. Welcome back, etc etc.

Playlist Spotify avec tous ces morceaux sauf Fool’s Day, n’hésitez pas à écouter tout le reste, sauf le premier best of : Midlife est préférable, à choisir.

Et on se retrouve le 27 avril.

NB. Le retour de Blur m’a donné envie d’écrire ceci. Music Box est toujours en hiatus de durée indéfinie, potentiellement illimitée. Mais qui sait, si vous appréciez et en voulez plus…

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