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Radiohead – Kid A (2000)

Radiohead.kida.albumartDepuis que je m’intéresse au rock (au sens très large), ce qui doit faire une bonne douzaine d’années, j’ai pu en connaître, des groupes venir, partir, apparaître et disparaître. Des petits concerts qui allaient devenir grands (Muse devant 150 personnes), des grands qui ne l’auraient pas du (je ne sais pas ce que je foutais devant Jamiroquai au Flanders Expo, Saint Jimi, pardonne-moi), des albums de référence, des déceptions. Et Kid A. Replaçons-nous un peu dans le contexte.

On avait quitté Radiohead en 1997, suite à deux événements majeurs : OK Computer, et, dans la tournée qui a suivi un concert mémorable à Rock Werchter. Puis, secret et silence, jusqu’à l’annonce d’une tournée non sponsorisée, sans aucun album à vendre. Ils sont venus de nouveau à Werchter, mais sous chapiteau, pour ce qui fut une des expériences les plus surréelles de ma vie. Lors de ce concert, on a pu entendre quantité d’inédits, qui ne ressemblaient absolument pas à ce qu’on connaissait du groupe. Quelques semaines plus tard, la première partie de ces enregistrements voyait le jour.

Everything In Its Right Place avait déjà frappé tous les esprits lors des concerts, avec son intro traînante à l’orgue, et une fin qui part dans tous les sens : Jonny Greenwood samplant et manipulant en temps réel la voix de Thom Yorke. Déjà, après quelques minutes, on se retrouve déjà face à un des plus grands morceaux du groupe. Kid A, la "chanson" suit, est en fait une sorte de collage musical étrange, influencé par quelques terroristes des circuits imprimés à la Aphex Twin ou Squarepusher. Voix complètement sous acide, basse puissante, mais absence complète de structure reconnaissable, et de guitares. C’est ce qui avait choqué à l’époque : on savait Radiohead de nature expérimentale, mais de là à quasi virer les guitares, il fallait le faire…

The National Anthem tient debout grâce, comme souvent, à la basse de Colin Greenwood, et alors que le morceau semble somme toute assez classique, il se finit en free jazz complètement à la masse, avant que le cousin d’Exit Music (For A Film), How To Disappear Completely, montre pour la première fois qua la technologie peut aussi transporter des émotions. Optimistic foule un terrain déjà plus connu, avec, il semble, une guitare quelque part derrière. Mais le morceau en lui-même, et les percussions tribales font vite comprendre qu’on n’est plus vraiment avec le groupe de Creep…

Et que dire d’Idioteque, le morceau qui avait scotché tout le monde sur place en concert. Un immense beat techno, une manipulation sonore grandiose, des paroles typiquement parano et un autre grand moment. Le sombre Motion Picture Soundtrack clôt un album choquant, peut-être moins maintenant quand on connaît les trois albums qui ont suivi, mais Kid A reste toujours un monument, et LA référence en matière de réinvention sonore. Alors que des tonnes de groupes se revendiquaient de Radiohead, ils ont décidé de se réinventer, s’attirant un immense respect et élargissant leur audience.

 
Ceci dit, ce n’est pas tout. Car les sessions d’enregistrement ont été tellement fécondes, qu’un autre album allait très vite voir le jour. Radiohead n’a pas sorti un double album, pour bien marquer le coup entre les deux bêtes, et il est vrai que même si, comme de coutume, on peut trouver des points communs, Amnesiac ne ressemble à aucun autre album du groupe. Ce sera la prochaine étape.

Everything In Its Right Place

Idioteque

Radiohead – OK Computer (1997)

Radiohead.okcomputer.albumartOK Computer a tout juste dix ans, et plutôt que de perdre son temps en rééditions, Radiohead a préféré sorti un nouvel album, ce qui est une très bonne idée. D’ailleurs, pas besoin de réédition pour parler d’un des albums les plus importants, impressionants et influents des années 90. On ne le savait pas encore à l’époque, mais OK Computer marquait la transition entre le Radiohead post-grunge de Pablo Honey et The Bends vers le groupe aventureux de Kid A.

Fortement influencé par des artistes électro comme DJ Shadow, les morceaux de l’album comprennent tous des touches électroniques, parfois discrètes mais parfois cruciales, comme pour l’ouverture d’album Airbag, ou Paranoid Android, qui le suit. Á l’époque, on l’a comparé à Bohemian Rhapsody, par rapport aux différentes parties qui le composent. Mais la comparaison est faible, Paranoid Android est bien plus important, mais une fois de plus, les mots ne suffisent pas, il faut l’écouter, comme tout l’album, en fait.

Exit Music (For A Film) est un des morceaux les plus poignants jamais composés : le début nous empêcher de respirer, puis à 2"50, une basse vrombissante soulève le morceau avant que le final ne l’envoie dans des cieux rarement atteints. Une pure merveille alliant technique et émotion, comme l’etouffant Climbing Up The Walls, ou l’étourdissant No Surprises. Karma Police est un morceau simple, mais qui se termine par des bruitages étranges, comme un avant-goût de ce qui allait arriver ; de même, Electioneering rappelle les vieilles guitares en les mettant à jour.

C’est assez étrange d’évoquer OK Computer aujourd’hui. À l’époque, on louait son caractère innovant, mais maintenant, quand on voit l’oeuvre dans son ensemble, on voit que c’était une étape cruciale dans l’évolution de Radiohead. Pour réussir à réunir le meilleur des deux mondes, il sera peut-être toujours considéré comme leur meilleur, mais Radiohead est un groupe pour lequel la hiérarchie des albums n’a que très peu d’importance.

L’étape la plus importante restait à venir, et une des plus grandes surprises du rock contemporain. Kid A.

 

Paranoid Android

 

Exit Music (For A Film) 

Radiohead – The Bends (1995)

Radiohead.bends.albumart

Radiohead est l’archétype même de l’artiste qui évolue constamment. Peu de groupes, peut-être aucun, ne l’a fait autant et aussi bien. En quatre articles, je vais tenter de décrire ce qu’ils ont fait en une dizaine d’années, pendant lesquelles ils sont devenus l’artiste le plus inspirateur depuis que Robert Johnson a rencontré Satan.

On passera le premier album, Pablo Honey. Il n’est certes pas du tout dénué de qualités, mais il pâtit de la présence de Creep, morceau emblématique et rejeté maintes fois par ses concepteurs. De plus, l’album suivant, The Bends est peut-être le plus grand album à guitares jamais réalisé. C’est d’ailleurs difficile à comprendre, quand on sait que le groupe a quasi eliminé toute guitare de l’album Kid A, mais il faut dire qu’après The Bends, il n’auraient pas pu continuer dans ce style : la perfection ne peut pas être améliorée.

L’album commence doucement, avec Planet Telex tout en délai de guitares, comme un Edge sous stéroïdes, et des couches de claviers, qui ne sont que la première étape de processus de mutation. Comme tous les morceaux de Radiohead, la base basse/guitare est très importante. Versatile, la paire Colin Greenwood/Phil Selway n’a que très peu d’égal, il faut chercher loin pour en trouver (Chancellor/Carey, peut-être). Mais ce sont les guitares qui fount tomber tout le monde. Thom Yorke, Ed O’Brien et Jonny Greenwood y participent tous trois, avec des talents et des rôles différents, Greenwood étant le manipulateur en chef, rôle qui ne fera que s’accroître avec le temps. The Bends, le morceau titre est simplement parfait, et plus loin, les différentes guitares de Just sont admirables, y compris un solo injouable et complètement étrange. Ces deux morceaux, avec le post-grunge Bones, forment l’épine dorsale bruyante de l’album, et en fait les derniers gros morceaux rock jamais composés par le groupe. Comme évoqué plus loin, ils en avaient fait le tour.

Le reste de l’album est remarquable : des morceaux d’une pureté totale comme High And Dry, (Nice Dream) ou Street Spirit (Fade Out) ont forcé la création de trois millions de groupes, dont Coldplay. Merci, les gars… My Iron Lung, qui est en fait sorti en EP pile entre les deux albums, se moque ouvertement du succès de Creep, en reprenant sa base mélodique et en ajoutant des paroles comme "This is the new song / Just like the old one / A total waste of time. Parce que Yorke fait dans l’humour noir, quand on arrive à percer le mystère de textes qui, c’est vrai, sont encore compréhensibles. De même, il chante très bien, et arrive à transporter tout un spectre d’émotions dans un seul couplet. Tout cela va aussi évoluer, on le verra.

 
On parlait de Coldplay tout à l’heure, mais Black Star, vers la fin de l’album, a crée Muse, exactement comme Tomorrow Never Knows a crée la musique électronique. Enfin, Street Spirit (Fade Out), qui clôture l’album, est une des plus belles ballades jamais écrites. Immerse your soul in love… Il faudra attendre douze ans, et le tout nouveau In Rainbows, pour que Radiohead retrouve ce type d’ambiance. Ce qui ne veut pas dire que les quatre albums suivants ne valent rien, bien au contraire : OK Computer sera encore plus important que celui-ci.

The Bends reste un album exceptionnel, d’un groupe exceptionnel. Même si on ne comprend pas, ou si on n’adhère pas à leurs changements de style à venir, la perfection (oui, perfection) de l’album est difficile à nier. C’est un des meilleurs albums jamais réalisés, surtout au point de vue guitaristique.

The Bends

Street Spirit (Fade Out)

Radiohead – In Rainbows

On va passer très vite au dessus du contexte qui entoure l’album, pour deux raisons : d’abord, parce qu’on a déjà entendu tout ce qu’il faut savoir, sur Music Box Off et ailleurs, ensuite, et surtout, on parle ici du nouvel album de Radiohead, le premier en quatre ans, et c’est tout ce qui compte maintenant. Première remarque : seulement dix morceaux. On en aura une dizaine de plus lors de la sortie du discbox, début décembre, mais en attendant, on peut trouver ça court, surtout que huit des dix morceaux ont déjà été joués en concerts, et sont donc largement disponibles.

15 Step ouvre l’album, et nous emmène en terrain connu, pour une fois, avec une intro toute en beats. Thom Yorke murmure des paroles cryptiques, mais les premières notes de guitares nous transportent très vite : même si il a fallu passer par Kid A pour arriver là, il n’aurait pas pu s’y trouver. Radiohead est de retour, et avec lui un son inimitable, difficile à décrire : Nigel Godrich et les cinq d’Oxford ont truffé les morceaux de bidouillages sonores en tous genres, sans négliger le silence et l’atmosphère générale, ce qui sépare Radiohead du reste du monde. Bodysnatchers est sans doute le morceau le plus “guitares” depuis OK Computer, évidemment sans y ressembler. sorte de cousin bruyant de The National Anthem (pour la basse), Bodysnatcher rocke, et Thom chante clairement, ce qui manquait, franchement. La batterie de Phil Selway est toujours aussi exceptionnelle de précision, et conduit le morceau vers un final apocalyptique (“I see they’re coming!”) en passant par un duel de guitares jouissif entre Ed O’Brien et Jonny Greenwood. Enfin, probablement, car avant de les voir en concert, il est difficile de savoir qui fait quoi.

Le premier morceau de magnificence totale arrive juste après. Nude, un vieux morceau prédatant OK Computer et joué quelques fois en concert sous d’autres appellations, dont Big Ideas (Don’t Get Any), est tout simplement beau. Beau comme le groupe n’a plus voulu en faire depuis Street Spirit (Fade Out). C’est d’ailleurs une des caractéristiques de bien nommé in Rainbows, peut-être l’album le plus positif du groupe depuis, depuis toujours, en fait. Certains passages sont assez sombres, mais l’impression générale est plus détendue. Surprenant, mais agréable. Nude est gentiment emmené par une basse chantonnante, et des guitares minimalistes avant que des cordes fassent envoler le morceau vers le milieu. Simplement, parfaitement, magnifique, y compris dans la voix : on l’avait oublié, mais Yorke est un très bon chanteur.

On pourrait écrire un paragraphe par morceau, car aussi cohérent puisse-t-il être, No Rainbows peut aussi s’écouter à petites doses. Weird Fishes/Arpeggi exemplifie Radiohead : beats de batterie, basse, guitares légères mais cette fois avec un espace aéré, qui permet au morceau de respirer. Forcément, un album comme ça, ça ne s’enregistre pas en trois minutes dans un garage, mais faut-il encore réussir dans la complexité. Ici, rien à redire.
All I Need est un autre bon exemple du retour de Thom Yorke chanteur, sa voix en crescendo faisant merveille sur une nappe de claviers et une basse qui pulse (Colin Greenwood est, avec son compère Selway, la base de Radiohead, c’est indéniable). Le milieu de l’album est assez posé, comme on l’entend sur Reckoner, ancien morceau complètement retravaillé avec, notamment, l’ajout de percussions. House Of Cards change la donne, et étonne avec son rythme limite reggae, ce qui fait que le morceau est étrangement détendu, et sonne encore moins comme le Radiohead qu’on pensait connaître. Videotape conclut l’album de manière phénoménale, quatre notes de piano qui ont le potentiel de hanter l’esprit de quiconque y prêtera une oreille distraite.

In Rainbows est un grand album. Il n’a pas le potentiel d’innovation de OK Computer ou Kid A, mais il occupe, comme les autres, une place à part dans la discographie du groupe : on ne peut pas dire qu’ils reviennent à un style, ils sont juste Radiohead, poussant encore plus loin leur créativité, après un Hail To The Thief peut-être un poil décevant. On appréciera l’étonnante ambiance positive de l’album, tout en attendant avec impatience les quelques nouveaux morceaux qui restent à entendre. Mais il est peu probable qu’un album surpassera In Rainbows cette année.