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Chroniques d’anciens albums

The Beatles – Beatles For Sale (1964)

A notre époque, deux ans entre deux albums, ce n’est pas bien long, un intervalle moyen. Mais dans les années 60, il fallait sortir quelque chose tous les deux mois, parfois au détriment de la créativité. Beatles for Sale est le quatrième album du groupe, et suit le (très bon) single I Feel Fine. Difficile de vraiment savoir si le titre est très second degré, mais BFS est une sorte de retour en arrière pour les Beatles, qui, après avoir sorti le 100% original A Hard Day’s Night, se voit de nouveau obligé de refaire quelques reprises pour sortir un album assez long. Malgré le fait que Beatles for Sale soit un album mineur, il n’est pas pour autant dénué d’intérêt.

Par exemple, le style de composition de John Lennon tend maintenant à quitter les classiques compositions d’amour. Il est plus incisif, parfois plus sombre. No Reply, I’m a Loser, n’auraient jamais pu se retrouver plus tôt dans leur discographie. Ce dernier morceau prouve d’ailleurs que Lennon a été influencé par un compositeur dont on entendra encore parler, un certain Bob Dylan. I Don’t Wanna Spoil The Party revendique des influences country, alors que Eight Days A Week est le morceau que l’histoire retiendra comme l’extrait de choix. Il est intéressant de noter qu’avec ce morceau, les Beatles (et George Martin) ont commencé à multiplier les prises pour expérimenter. Ces expérimentations allaient bien sûr être la base même des futures compositions du groupe.

Les reprises sont généralement assez peu mémorables, notamment Mr Moonlight, souvent considérée comme la plus mauvaise performance enregistrée des Beatles. La voix de Lennon avait définitivement besoin de repos. Heureusement, il assure totalement Rock ‘N Roll Music (Chuck Berry). Macca, quant à lui, n’a pas fourni grand chose ici, même si What You’re Doing et Every Little Thing sont assez sous-évaluées. Il allait bientôt écrire un ou deux trucs sympas pour Help!, de toute façon.

Beatles for Sale restera donc un des seuls albums mineurs des Beatles, et surtout, il marque la première fois que leur nouvel album est moins bon que le précédent. Mais au vu de ce qui va suivre, cela n’a pas beaucoup d’importance.

The Beatles – A Hard Day’s Night (1964)

Les Beatles étaient le plus gros groupe du monde. La Beatlemania régnait partout, et tant qu’à faire, autant tirer sur la corde autant que possible, en suivant la mode de l’époque : mettre les popstars dans des films. A Hard Day’s Night accompagne le film du même nom, du moins la face A du disque. Ces films ne m’ont jamais intéressé, mais l’album, quel album. Premier album du groupe a ne comprendre que des compositions originales, il contient hit sur hit, dès le premier accord du morceau-titre, peut-être l’accord le plus connu de l’histoire du rock ‘n roll. A Hard Day’s Night est fantastiquement frénétique, mélodique et étonnamment complexe. John Lennon a parfaitement appris les leçons des reprises, et les surpasse maintenant avec ses originaux. Lennon, qui a d’ailleurs composé une majorité de l’album, comme I Should Have Known Better, If I Fell et ses harmonies vocales ou Anytime At All.

Mais c’est peut-être les morceaux de McCartney qui impressionnent le plus. And I Love Her est proche de la perfection, alors que Things We Said Today a une telle recherche mélodique qu’on pourrait écrire un morceau à partir de chaque ligne. Même si McCartney s’occupait plutôt des morceaux “calmes”, il a écrit Can’t Buy Me Love (Ringo!), l’autre grand classique rock ‘n roll de cet album. Dès ce moment, de toute façon, ce ne sont plus les morceaux “connus” qui font la différence. Chaque morceau vaut la peine d’être (ré)écouté, car le groupe est vraiment en pleine possession de leurs pouvoirs de poprockers mélodiques. Ils continueront encore pendant deux albums, avant de devenir, bien sûr, totalement dingues.

A Hard Day’s Night, qui pêche peut-être par une seconde face moins percutante, est donc le premier excellent album du groupe. Ils feront plus bizarre, plus expérimental, et sans doute meilleur, mais en ce qui concerne la pop song parfaite, elle est ici. Pas d’inquiétude cependant : si vous l’avez ratée, elle reviendra.

The Beatles – With The Beatles (1963)

Album numéro 2, With The Beatles et son titre kitschissime ne fera que confirmer la légende. Il détrôna Please Please Me des charts anglais pour lui même s’y installer pendant 21 semaines, portant les Beatles pendant presque un an au sommet. Pourtant, c’est probablement le moins bon album du groupe, le plus faible. Enregistré et sorti rapidement pour capitaliser sur leur immense succès, il reprend le même concept que son prédécesseur : six reprises (RnB/Motown) et huit originaux, dont, pour la première fois, un morceau de George Harrison (le dispensable Don’t Bother Me).

On ne s’y attardera donc pas trop, même s’il comprend tout de même quelques passages intéressants, dont le mémorable All My Loving, montrant déjà le sens inné de la mélodie qui sera la marque de Paul McCartney pour les années à venir. En fin d’album, le superbe And I Love Her préfigure un certain Yesterday, et on notera aussi le méconnu Not a Second Time. Sinon, on remarque vite que l’album a été conçu comme photocopie de Please Please Me, avec Roll Over Beethoven pour “faire” Twist and Shout, par exemple.

Mais il faut tenir compte du fait que c’est tout de même le second album du groupe en six mois et qu’à l’époque, on alternait albums et singles : les Beatles venaient de sortir l’excellent She Loves You, alors que le non moins fantastique I Wanna Hold Your Hand allait suivre un mois après. On reparlera des morceaux non-albums lorsqu’on parlera des Past Masters, bien sûr. With The Beatles restera toujours connu comme le second album des Beatles, sans doute le moins intéressant, mais la rampe de lancement vers l’album qui définira la Beatlemania, A Hard Day’s Night.

The Beatles – Please Please Me (1963)


And so it begins… La série, qui s’entame donc aujourd’hui, de chroniques des albums remasterisés des Beatles n’est pas censée (ré)écrire l’histoire des quatre de Liverpool, mais sera simplement un point de vue très subjectif. L’oeuvre des Beatles est profondément ancrée dans son époque, c’est pourquoi je ne peux que conseiller la lecture du fantastique Revolution In My Head, de Ian Macdonald, qui non seulement analyse chaque morceau du groupe, mais replace le tout dans son contexte.

En quelques mots, le contexte de Please Please Me est simple. L’industrie du disque est fort différente de maintenant, et voulait à l’époque capitaliser sur un jeune groupe qui créait des vagues, notamment grâce à leurs shows en résidence au Cavern Club de Liverpool. C’est donc tout naturellement que l’album correspond à leur setlist de l’époque, et qu’il a été largement enregistré live en studio. Le succès est immense : trente semaines numéro 1 des charts britanniques, et le point de départ d’une légende, qui est aujourd’hui remise à neuf grâce aux remasters mono et stereo.

Au risque de commetre un blasphème, je ne suis pas un grand amateur des premiers albums. Please Please Me semble être reconnu comme le meilleur de la période “rock ‘n roll” du groupe, et c’est vrai qu’il est intéressant à plusieurs égards. Mais il est très très loin d’attendre l’invraisemblable brillance que le Fab Four atteindra à plusieurs reprises quelques années plus tard. En fait, la principale qualité de l’album n’est même pas musicale, c’est ce qu’il représente : pour la première fois, un groupe de musiciens “pop” sort un album sur lequel ils chantent (tous, même), jouent de leurs propres instruments (avec notamment une section rythmique McCartney/Starr très solide) et composent une majorité de morceaux (huit sur quatorze). Ce qui n’était pas évident du tout à l’époque.

Parlons tout de même un peu de musique. Forcément, c’est brut et primitif, on est tout de même en 1963. Et même s’il ne faudra que quelques années pour que les Beatles (et certains de leurs pairs, n’oublions pas) révolutionnent la musique populaire, ici, c’est le début. On sent un groupe qui se cherche, notamment au niveau des voix : les cinq premiers morceaux voient quatre lead vocalistes différents se succéder. Quatre vocalistes qui d’ailleurs, chantent juste. De même, les contraintes de production et de marketing font que les compositions personnelles ne doivent pas s’éloigner trop des reprises. Il n’empêche que les toutes premières compositions estampillées Lennon/McCartney (pas encore de compos de Harrison) sont souvent meilleures que les reprises, et comprennent déjà quelques éclairs de génie, comme la ligne de piano de Misery, ou le rythme probablement indécent de Love Me Do (batterie jouée par Andy White, la version Ringo étant encore plus puissante).

I Saw Her Standing There et Please Please Me sont sans doute les deux autres originaux qui sortent du lot, mais c’est la reprise finale qui restera le morceau de choix de l’album. Enregistré en toute fin de session, Twist and Shout est électrique, et aussi puissant qu’un morceau pop pouvait être à l’époque. La voix de John Lennon, qui était préservée jusque là, se rapproche de la rupture, et montre à quel point ces quatre-là possédaient des talents complémentaires hors pair. On n’avait encore rien vu.

Blur – Leisure (1991)

LeisureUKAvant d’écouter Leisure, premier album de Blur sorti en 1991, il faut se replonger dans un contexte vieux de presque vingt ans : la scène britannique pleurait toujours la mort des Smiths et se consolait avec le baggy des Stone Roses et Happy Mondays et le shoegaze de My Bloody Valentine. Quelque part du côté de Manchester, un gamin nommé Noel Gallagher attendait son heure, tandis qu’aux USA, l’explosion de Seattle était imminente. C’est donc clairement sous influence que Damon Albarn, Graham Coxon, Alex James et Dave Rowntree, déjà partiellement produits par Stephen Street, commencèrent leur carrière discographique avec le single She’s So High, qui était déjà tellement caractéristique, avec un riff déjà classique.

Leisure est probablement le moins bon album de Blur, seuls ceux qui seront allergiques aux expériences futures le contrediront. Ce qui est assez énorme en soi : quel groupe peut se dire que leur premier album est leur moins bon? (Suggestions à l’adresse habituelle.) Rien n’est à jeter ici, même si on sent parfois le poids des années : Bang est directement à inscrire dans la lignée des Roses et Mondays précités, en y ajoutant un de ces refrains qui seront une des spécialités du groupe. De même, la ligne de snythé de Repetition est trop… répétitive. L’album est d’autant plus intéressant à réécouter quand on le recontextualise en tenant en compte ce qu’on sait de Blur, 18 ans après. On trouve déjà une basse dominante, des éléments bruyants mais sporadiques (Slow Down, Fool), et la voix typiquement posh/neurasthénique d’Albarn. Encore plus étonnant, les expérimentations de Blur ou 13 trouvent déjà leur source dans un morceau comme Sing (apparemment une grande influence du dernier Coldplay, avec Satriani, je suppose). Seule différence majeure avec la suite, les chansons ne veulent pas dire grand chose. Mais oooh, ça va vite changer…

Il ne manque finalement que les grandes chansons (même si, She’s So High…) mais Modern Life Is Rubbish n’est pas loin. Plus qu’un guilty pleasure, Leisure est un chouette album, et une introduction aussi passionnante qu’étonnante d’un des meilleurs groupes des 90s. Certains morceaux (Wear Me Down!) mériteraient en tout cas d’être revisités lors des concerts de réunion cet été.